Essence et l’existence I

Essence et l’existence I
Essence et l’existence
    La question de la distinction de l’essence et de l’existence était une de celles qui opposaient le plus Avicenne à Averroès. Tout le monde admet que l’essence, qui désigne l’ensemble des caractères par où un être est ce qu’il est, est distincte, pour la pensée, de l’existence. Dans l’aristotélisme originaire, essence et existence n’en étaient pas moins inséparables ; à l’éternité des cieux répondent, dans le monde de la génération et de la corruption, la succession des générations où la série des individus reproduit sans fin les mêmes types spécifiques. Le péripatétisme d’Avicenne, en introduisant, comme on l’a vu, la notion de création et de possible, amenait au contraire à conclure que l’essence n’était en elle-même ni existante ni non existante ; l’existence n’est donc, pour elle, qu’un accident qui lui est ajouté en vertu d’une cause extérieure, qui est la cause créatrice. Averroès, confrontant la pensée d’Avicenne avec la véritable doctrine d’Aristote, lui reproche une « erreur » qui, dit-il, vient de ce qu’il a mélangé les idées des Motekallêmin à la philosophie ; à ses yeux « la substance d’une chose quelconque est l’existence de cette chose » : le véritable inconvénient de la thèse avicennienne aux yeux d’Averroès, c’est de faire renaître le platonisme : en fait, lorsque nous parlons de l’essence spécifique d’un être, c’est que nous l’avons vu par expérience réalisée en un être concret ; ce n’est que par abstraction que nous isolons l’humanité des hommes ; prendre cette abstraction comme antérieure à l’existence des individus concrets, c’est revenir au platonisme.
    La thèse d’Avicenne, présentée de cette manière, volatilisait en effet les êtres de la nature ; il fallait se représenter des quiddités ou essences éternelles, distinctes l’une de l’autre, attendant l’existence, que la volonté créatrice pouvait ou non leur donner. Mais alors l’étoffe du monde était ces essences éternelles, donc divines, posées seulement comme existantes. On sait combien saint Thomas est hostile au platonisme ainsi compris ; les essences n’existent dans le Verbe divin que sous le mode d’unité qui convient au Verbe ; mais les quiddités, avec leur variété et leur diversité, sont elles-mêmes créées, « puisque, avant qu’elles n’aient l’existence, elles ne sont rien, sinon peut-être dans l’intelligence du Créateur, où elles sont non plus créatures, mais essence créatrice ». Saint Thomas va-t-il donc en revenir à l’averroïsme, comme si le choix s’imposait entre les deux penseurs arabes ? En un sens, et bien qu’il ait ignoré les déclarations formelles d’Averroès sur la question, oui : l’essence et l’existence sont pour lui au même niveau, au niveau des créatures ; on peut même dire qu’elles sont inséparables l’une de l’autre : « De cela même que l’existence est attribuée à la quiddité, non seulement l’existence, mais la quiddité est alors créée, parce que, avant d’avoir l’existence, elle n’est rien » ; rien de plus différent d’Avicenne pour qui l’essence est d’abord une réalité capable des deux opposés. Mais, chez saint Thomas, cette solution n’est plus liée à l’éternité d’un monde incréé, puisqu’il est sous-entendu que cette union de l’essence et de l’existence n’a lieu qu’autant que le monde lui-même, perpétuel ou non, est donné.
    Pourtant, saint Thomas n’admet pas l’identité de l’essence et de l’existence : ce serait égaler la créature à Dieu, à l’être unique dont l’essence est l’existence ; dans toute créature l’essence est donc bien distincte de l’existence ; toute créature est composée, au moins, d’essence et d’existence ; seulement, l’existence n’est pas pour cela un accident de l’essence, ce qui compromettrait l’unité de l’être existant ; elle est plutôt « l’actualité » de l’essence ou son « complément » ; elle est à l’essence comme l’acte est à la puissance ; or, la réalité en puissance et la réalité en acte sont une seule et même réalité à des degrés de réalisation différents ; c’est donc une composition qui n’altère pas l’unité de l’être. Elle ressemble à la composition de matière et de forme, dans la mesure où la matière et l’être en puissance ; mais elle ne lui est pas identique ; car elle existe chez les anges, qui sont des créatures immatérielles ; et, dans les êtres sensibles, l’existence s’ajoute, comme un acte, à l’essence ou « nature composée de matière et de forme, qui est comme une puissance à son égard ». Dans les êtres dénués de matière, comme les anges ou les âmes, cette composition n’est pas sujette à se défaire, si bien que ces êtres n’ont par nature, et sauf la volonté de Dieu, aucune possibilité de ne plus exister, et c’est en raison de la composition de matière et déforme, non pas d’essence et d’existence, que la chose sensible est susceptible de périr.
    Ce qu’il faut retenir surtout de ces spéculations, c’est que la quiddité, inséparable de son existence qui la réalise, est, chez saint Thomas, une créature qui est une nature fixe, donc qu’il n’est pas vrai que tout intelligible s’évapore, en quelque sorte immédiatement, dans le divin.

Philosophie du Moyen Age. . 1949.

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